Mon livre, Neuro arnaque, est sorti chez Textuel le 7 octobre 2026.

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Ils en parlent

  • Le Monde · Entretien avec Hervé Morin et Stéphane Foucart · 10 octobre 2026 · lire ↗
  • Le Temps · Entretien avec Aurélie Coulon · 10 octobre 2026 · lire ↗
  • France Culture · La Science, CQFD · 7 octobre 2026 · écouter ↗
  • Midi Libre · Non, vous n’avez pas un cerveau de chasseur-cueilleur, ni d’addiction à la dopamine · 7 octobre 2026 · lire ↗
  • La Recherche · « Neuro arnaque » · Automne 2026 · lire ↗
  • RTBF La Première · Tendances Premières, le dossier Les neuro-arnaques: comment le « c’est à cause du cerveau » transforme des problèmes collectifs en problèmes individuels · 5 octobre 2026 · écouter ↗

De quoi parle ce livre ?

Vous l’avez sûrement déjà entendu : si on consomme trop, si on scrolle trop, si on ne fait rien pour le climat, si on est sexiste ou raciste, ce serait “à cause du cerveau”.

On nous explique la crise écologique par une structure du cerveau, le striatum, qui serait resté bloqué à l’âge de pierre et dépourvu de “fonction stop” : on nous propose de muscler notre cortex préfrontal. On nous décline la même idée pour maintenir un bon niveau de dopamine : un protocole d’abstinence des plaisirs quotidiens. La commission gouvernementale “Les Lumières à l’ère numérique” nous explique aussi que face à l’asservissement algorithmique, la meilleure réponse serait la modération individuelle.

Je suis chercheur en neurosciences: j’écris des hypothèses sur l’apprentissage et la décision sous forme d’équations, et je les teste dans des expériences. C’est donc depuis cette position que je lis les travaux dont ces discours se réclament.

Mon livre ne s’arrête pas à un “débunkage des neuromythes”. Le cerveau reptilien est bien un mythe, l’imagerie cérébrale est surinterprétée, et d’autres l’ont déjà écrit. Mais ces erreurs décrivent un pattern, ce ne sont pas des cas isolés : elles reposent sur un présupposé commun, qu’on retrouve chez les vulgarisateurs et chez les chercheurs dont ils s’inspirent, et c’est ce présupposé que le livre examine.

J’identifie donc le même pattern dans des registres très différents: la vulgarisation sur le climat, le podcast de coaching, ou encore l’expertise auprès du gouvernement. A chaque fois on retrouve le même geste, où un problème politique se trouve expliqué par une défaillance de réglages de notre cerveau, ce qui favorise l’idée d’une correction de l’individu par lui-même.

Ce livre dit-il que la biologie n’est pas importante dans nos comportements ?

Non, et j’explique pourquoi cette réponse est mauvaise.

Face aux explications biologisantes erronées, une riposte courante consiste à sortir la biologie du débat : les comportements humains seraient sociaux, pas biologiques. Cette position met ses défenseurs en situation de nier ce que tout le monde constate. Nous avons un cerveau, un génome, et nous sommes le produit de l’évolution, ce qui contraint dans une certaine mesure ce que nous faisons.

La position anti-biologie coûte très cher : laisser le terrain de la biologie aux seuls essentialistes leur accorde le monopole du sérieux scientifique dans l’espace public, et leur permet de dire qu’eux parleraient de science, pendant que leurs contradicteurs feraient juste de l’idéologie. À ce jeu, ils gagnent, non parce qu’ils ont raison, mais parce que le public ne veut pas d’une position qui semble ignorer le corps et le cerveau.

La question utile n’est donc pas de savoir si la biologie compte, mais de quelle biologie on parle. Critiquer des approches qui se réclament indûment de la biologie ne revient pas à critiquer la biologie, mais à en défendre une version plus exigeante et plus rigoureuse.

Ce livre n’oppose donc pas le social au biologique. Il expose un désaccord interne aux sciences, entre une conception du comportement fondée sur des invariants et une conception dynamique fondée sur le développement et la plasticité.

Qu’est-ce qu’un “invariant cognitif” ?

J’appelle ainsi tout mécanisme psychologique supposé fixe, identique chez tous les humains, et censé expliquer nos comportements individuels et collectifs. Un niveau optimal de dopamine, un striatum archaïque, un module ancestral du cerveau façonné par la sélection naturelle, un biais cognitif à corriger, ou une disposition génétique : ces formulations varient selon les auteurs, mais le raisonnement ne change pas.

Il suit toujours la même chaîne, de l’évolution aux gènes, des gènes au cerveau, du cerveau à un module psychologique qui produirait des comportements. Cette chaîne a une force rhétorique considérable, parce qu’elle sonne biologique, donc sérieuse, et parce qu’elle permet de requalifier des choix politiques en simples constats scientifiques sur la nature humaine.

Or dès lors que le problème politique est identifié comme provenant d’un réglage biologique défectueux, peu importe qu’on situe ce réglage au niveau de la molécule, du circuit cérébral, du biais cognitif ou du gène : la réparation se situera au même endroit, dans l’individu. La question de l’organisation matérielle de la société sort simplement de la discussion. Des questions collectives entrent par une porte et un diagnostic biomédical sort par l’autre.

En quoi ces théories font-elles le jeu des politiques réactionnaires ?

Les cadres scientifiques circulent indépendamment des intentions de ceux qui les produisent. Les auteurs examinés dans ce livre ne se revendiquent pas tous comme conservateurs, et la question n’est pas de deviner ce qu’ils pensent. Mais une théorie du comportement est une carte, une carte qui ouvre certaines possibilités d’actions et en ferme d’autres. À ce titre, aucune théorie du comportement n’est politiquement neutre.

Les réactionnaires soustraient l’ordre social à la délibération démocratique en le naturalisant. F. Hayek lui-même décrivait l’idéal d’égalité comme un atavisme ancestral qu’il fallait discipliner. Chez ses successeurs, le marché devient un ordre spontané indépassable, et les hiérarchies sociales l’expression de différences biologiques profondes. Cette opération de naturalisation de choix politiques a besoin d’une caution scientifique, et il y a bien des auteurs qui fournissent cette caution, indépendamment des intentions affichées.

L’énoncé pseudo-scientifique lui-même s’est paré de nouveaux habits, moins suspects que le déterminisme simpliste. Le vieux “la nature humaine rend ce changement social impossible” ne se dit plus, parce qu’il se réfute trop facilement. On lui préfère des formules à l’apparence technique : ce changement serait trop coûteux, biologiquement invraisemblable, ou simplement, pas optimal. La conclusion politique reste la même, mais elle se présente désormais comme un constat neutre, plutôt que comme une position politique, ce qui la dispense d’être discutée.

Ce glissement s’appuie sur une biologie figée, réduite à des biomarqueurs et à des mécanismes psychologiques donnés pour définitifs. C’est dans ce cadre que prennent leur cohérence le retour de l’obsession pour le QI, la résurgence des sciences raciales et les attaques contre les personnes trans. Une biologie rigide ne sert d’ailleurs pas seulement à hiérarchiser les races ou les sexes : elle définit aussi qui serait fonctionnel, qui mériterait des ressources publiques, et qui coûterait trop cher. C’est déjà un impensé eugéniste.

D’où le problème que pose la stratégie qui consisterait à laisser la biologie aux seuls essentialistes, et à leur en céder l’usage dans le débat public.

Pourquoi nommer les auteurs critiqués ?

Parce qu’une critique de “certains discours” qui reste floue ne se vérifie pas. Les thèses examinées ici ont été publiées, elles sont citées avec leurs références, et le lectorat peut aller voir et comparer. Cela évite d’attaquer des “hommes de paille” : dans ce livre, je discute des thèses réelles, dans leur version forte, avant de les réfuter.

Le livre distingue ainsi deux niveaux. Les vulgarisateurs simplifient, et les chercheurs dont ils s’inspirent ne sont pas responsables de ces simplifications. Mais les uns et les autres partagent le même présupposé des “invariants cognitifs”, et ce présupposé est l’objet du livre. Le problème dont je parle n’est donc pas qu’une idée soit simplifiée, mais l’idée même d’une cognition rigide.

Du côté des vulgarisateurs, on examine donc Sébastien Bohler, Andrew Huberman, Gérald Bronner ou Peggy Sastre. Du côté de la recherche, Steven Pinker et David Buss pour la psychologie évolutionniste dite de Santa Barbara, et Dan Sperber ou Pascal Boyer pour leur versant français ; ainsi que Robert Plomin et Kathryn P. Harden pour la génétique comportementale héréditariste.

Bohler attribue au striatum une absence de “fonction stop”, une propriété neurobiologique pourtant sans base empirique. Pinker décompose l’esprit en milliers d’adaptations cognitives qu’il postule en rebaptisant “modules façonnés par l’évolution” des catégories de la psychologie populaire comme la jalousie ou la détection de tricheurs. Plomin convertit une corrélation statistique, établie entre des variations génétiques et des scores à des tests, en cause des inégalités individuelles, sans jamais spécifier de mécanisme biologique.

Un paradoxe traverse ainsi le livre. Ces auteurs parlent au nom de la biologie, mais leurs travaux ne contiennent souvent ni neurones, ni mécanismes réels. Pinker reproche volontiers à ses critiques un “négationnisme biologique”, alors que l’essentiel de son travail scientifique a porté sur la conjugaison des verbes irréguliers. Leur rhétorique biologisante est, en ce sens, garantie sans biologie.

Que propose le livre à la place ?

Une autre tradition en neurosciences, venue de la physique des systèmes dynamiques, qui prend au sérieux les rapports entre niveaux d’organisation du vivant : les gènes, les neurones, les réseaux cérébraux, l’organisme pris dans son environnement physique et social, et surtout, le temps long de l’histoire.

Dans ce cadre, le cerveau n’est pas un logiciel ancestral coincé dans un monde moderne. Le système nerveux se construit dans ses conditions matérielles et sociales d’existence. Nos actions ne répondent pas passivement au monde, elles l’explorent et produisent des perceptions dont on apprend les conséquences. Et ainsi, le travail qu’on fait, les prix qu’on subit, l’organisation de la ville où l’on grandit ne se contentent pas de déclencher des mécanismes cognitifs déjà là : ils participent à les développer.

Le livre présente les outils de cette tradition, dont la dégénérescence, l’allostasie, les boucles action-perception, la psychogenèse au cours du développement. J’introduis au grand public français un concept majeur, les attracteurs, ces régimes vers lesquels un système tend et dont on peut mesurer ce qui les creuse ou les déplace. Ces outils produisent des prédictions testables sur la coordination motrice, la perception, l’acquisition de compétences ou les effets d’une perturbation de la neuromodulation.

La mise en garde vaut aussi pour ce cadre-là, évidemment. La plasticité neuronale obéit à des lois et ne signifie pas que “tout est possible”. Si l’on conclut de la plasticité qu’il faudrait recâbler son cerveau, “méditer” ou “faire des exercices de respiration quand ça va mal”, on a seulement déplacé le problème des gènes vers les synapses, en laissant intacte l’idée que c’est l’individu qui doit s’ajuster. Au contraire, le livre montre que les désirs et les buts ne se décrètent pas : ils sont développés par des conditions concrètes.

En lisant mon livre, la prochaine fois qu’on vous expliquera qu’un problème de société tient à la nature invariante du cerveau, vous saurez vers quoi regarder : ce qui a creusé cette façon de penser et de désirer (l’attracteur), et ce qui pourrait le façonner autrement.


Neuro arnaque, Textuel, parution le 7 octobre 2026, 207 pages, 19,90 euros.